• Prologue de la Gylfaginning

    Gylfaginning

    Dans ce texte, après avoir rappelé quelle est la vérité vraie au sujet de l'origine du monde - Snorri était chrétien, et ne tenait sans doute pas à avoir des difficultés avec les autorités religieuses de l'époque en exposant des données sur une autre mythologie -, l'auteur présente la manière dont il envisage la naissance du sentiment religieux, manière qui n'est pas sans trouver des échos chez Voltaire. Puis, de la même façon que dans l'Heimskringla, il fait venir les Ases, des hommes à l'origine, d'Asie Mineure, et en particulier, de la mythique Troie.

     

    Prologue de la Gylfaginning

     

    Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre, et toutes choses qui s'y trouvent. Et, à la fin, deux êtres de l'espèce humaine, Adam et Eve, dont proviennent toutes les races. Et leurs descendants se reproduisirent entre eux et se dispersèrent par toute la terre. Mais le temps passa et les races humaines devinrent dissemblables dans leur nature. Certaines furent bonnes et furent fidèles à la loi, mais bien plus se retournèrent vers les convoitises du monde et méprisèrent les commandements de Dieu. Alors Dieu noya le monde dans un débordement des mers, et toutes les créatures vivantes, à part celles réfugiées dans l'arche avec Noé. Après l'inondation de Noé, il resta huit humains vivants. Et les races en descendent. Et tout redevint comme avant : lorsque la terre fut peuplée d'hommes et habitée par des multitudes, toutes ces multitudes humaines commencèrent à priser la cupidité, la richesse et les honneurs du monde, mais négligèrent le nom de Dieu.Et il arriva de la sorte un temps si mauvais qu'elles ne prononcèrent même plus le nom de Dieu. Et qui alors put encore enseigner à ses fils les merveilles de la puissance de Dieu ? Ils perdirent jusqu'au nom de Dieu, et par le vaste monde, on ne put plus trouver homme capable de discerner la trace de son créateur. Mais pour autant, Dieu ne cessa pas de leur dispenser les dons de la terre : la richesse et la joie, pour leur plaisir dans le monde. Il fit s'accroître aussi leur savoir, de manière qu'ils connussent toutes choses terrestres, et le déroulement de ce qu'ils observaient dans le ciel et sur la terre.

    Une des choses sur lesquelles ils s'interrogeaient et méditaient était la suivante : que pouvait bien signifier que la terre et les bêtes et les oiseaux fussent de même nature par certains côtés, et cependant si différents dans leur manière de vivre ? Ils partageaient ceci : comme la terre est fendue en hautes cimes, d'où jaillissent les sources, il n'est pas nécessaire d'y creuser bien profond pour y trouver de l'eau, pas plus qu'au fond des plus profondes vallées. Il en va de même chez les bêtes et les oiseaux : le sang est à la même distance dans la tête et dans les pattes. Une autre qualité de la terre est que chaque année croissent herbes et fleurs, et que dans la même année, toute croissance cesse et fane. De même chez les bêtes et les oiseaux : les poils et les plumes poussent et toment chaque année. La troisième qualité de la terre est que lorsqu'elle est ouverte et retournée, l'herbe pousse aussitôt sur les parties les plus élevées du sol. Rochers et pierres furent comparés aux dents et aux os des êtres vivants. Ainsi les hommes reconnurent que la terre était vive, et vivait d'une certaine manière, à sa façon, et comprirent qu'elle était merveilleusement ancienne et puissante par nature. Elle nourrit tout ce qui vit et prend pour elle tout ce qui est mort. Ils lui donnèrent donc son nom, et firent remonter le nombre de générations en fonction d'elle. Ils apprirent, en outre, la même chose de leurs aînés, que bien des centaines d'années avaient été comptées alors que cette même terre existait déjà, et le même soleil, et les étoiles des cieux. Mais les trajectoires de ces dernières étaient inégales, certaines ayant des courses longues et d'autres plus brèves.

    D'observations semblables, l'idée se fit jour en eux qu'il devait exister quelque gouverneur des étoiles du ciel : quelqu'un ayant le pouvoir de diriger leur course à sa volonté, et qu'il devait être très fort et plein de puissance. Ils tinrent aussi pour vrai que s'il décidait de la route des corps célestes, il devait aussi gouverner l'éclat du soleil, et l'humidité de l'air, et les fruits de la terre, qui poussent sur elle, et de la même façon les vents aériens et les tempêtes marines. Ils ne savaient pas encore où se trouvait son royaume, mais ils croyaient qu'il régissait toute chose sur la terre et dans le ciel, les grandes étoiles du ciel et les vents de la mer. C'est pourquoi, non seulement afin de pouvoir en parler de manière appropriée, mais également pour les fixer dans leur mémoire, ils donnèrent à toutes choses des noms tirés de leurs propres esprits. Leurs croyances changèrent à bien des égards, selon la manière dont les peuples se divisèrent et dont leurs langues se différencièrent. Mais ils distinguèrent toutes choses avec une sagesse terrestre, car la compréhension de l'esprit ne leur fut pas accessible. Ils percevaient cependant que toutes ces choses étaient façonnées de quelque essence.

     

    II

    Le monde était partagé en trois régions : dans le sud, s'étendant vers l'ouest et longeant la Méditerranée, cette partie se nomme l'Afrique. Ses zones méridionales sont chaudes, de sorte qu'elles sont desséchées par le soleil. La deuxième région, de l'ouest au nord et bordant l'océan, s'appelle Europe ou Enée. Sa partie boréale est si froide que nulle herbe n'y pousse et que personne n'y habite. Enfin, du nord au sud dans la direction de l'est, se trouve l'Asie. Cette région du monde est toute de beauté et de fierté, et les fruits de la terre y croissent, or et joyaux. Là se trouve également le centre de la terre. Et de même que la terre y est plus charmante et meilleure en tout que dans d'autres lieux, les fils des hommes y furent les plus favorisés par des dons bénéfiques : sagesse, force du corps, beauté, et toutes sortes de savoirs.

     

    III

    Près du centre de la terre avaient été érigées les meilleurs des maisons et des séjours qui furent jamais, en un endroit nommé Troie, le même que nous appelons Turquie. Cette demeure avait été bien plus glorieusement construite que les autres, et façonnée avec plus de talent et d'art, de bien des manières, tant dans le luxe et dans la richesse, qui s'y répandaient à profusion. Là se trouvaient douze royaumes et un Haut Roi, et de nombreuses souverainetés dépendaient de chaque royaume. Dans les places fortes résidaient douze princes. Ces princes étaient humainement bien supérieurs à tout autre homme ayant déjà vécu dans le monde. L'un parmi eux se nommait Munon ou Mennon, et épousa la fille du Haut Roi Priam, celle qui s'appelait Troan. Ils eurent un fils nommé Tror, que nous nommons Thor. Il fut élevé en Thrace par un duc de guerre, Lorikus. Mais lorsqu'il eut dix hivers, il prit pour lui les armes de son père. Il était aussi beau à voir, lorsqu'il vint parmi les hommes, que l'ivoire incrusté dans le chêne. Ses cheveux étaient plus dorés que l'or. A douze hivers, il avait acquis sa juste mesure de force : il pouvait soulever de terre dix peaux d'ours en même temps. Il tua alors son père adoptif, le duc Lorikus, et avec lui sa femme Lora, ou Glora, et s'appropria de ses propres mains le royaume de Thrace, que nous nommons Thrudheim. Puis il voyagea en long et en large dans toutes les régions de la terre, victorieux à lui seul de tous les berserkers et géants, et d'un dragon, le plus grands de tous les dragons, et de nombreuses bêtes sauvages. Dans le nord de son royaume, il rencontra la prophétesse nommée Sibil, que nous  nommons Sif, et l'épousa. Il m'est impossible de parler de la lignée de Sif : elle était la plus belle des femmes, et ses cheveux semblables à l'or. Leur fils fut Loridi, qui ressembla à son père. Son fils fut Einridi, son fils Vingethor, son fils Vingener, puis se succédèrent Moda, Magi, Seskef, Bedvig, Athra (que nous nommons Annarr), Itermann, Heremod, Skjaldun (que nous appelons Skjöld), Bjalf (nommé Bjarr), Jat, Gudolfr, Finn, Friallaf (que nous nommons Fridleifr), et son fils celui qui s'appelle Voden, et que nous appelons Odin. Il fut un homme fort réputé pour sa sagesse et tous ses talents. Sa femme fut Frigida, que nous appelons Frigga.

     

    IV

    Odin possédait le don de seconde vue, ainsi que son épouse. Et de leur prescience, il sut que son nom serait exalté dans les régions nordiques du monde, et glorifié au-delà de celui de tout autre roi. Il se prépara donc pour un voyage hors de Turquie, et fut accompagné par une multitude de personnes, des jeunes et des anciens, des hommes et des femmes. Et ils emportaient avec eux quantités de biens de grande valeur. Et où qu'ils se rendissent par les autres pays de la terre, on parla d'eux en termes glorieux, et ils furent tenus plus pour des dieux que pour des hommes. Ils n'interrompirent pas leur voyage avant d'être parvenu en ces terres du nord qu'on appelle aujourd'hui Saxe. Odin y demeura longtemps, et prit tout le royaume sous sa coupe. Il y installa trois de ses fils comme régisseurs et gardiens. L'un était nommé Vegdeg. Il était un roi puissant et régnait sur la Saxe oriental. Il eut Vitgils pour fils, dont les fils furent Vitta, père d'Heingistr, et Sigarr, père de Svebdeg, que nous nommons Svipadgr. Le deuxième fils d'Odin était Beldeg, que nous appelons Baldr. Il fut souverain du pays que nous nommons aujourd'hui Westphalie. Son fils fut Brand, dont le fils fut Frjódigar (que nous appelons Frodi), puis vinrent Freovin, Uvigg, Gevis (nommé Gave). Le troisième fils d'Odin fut Sigi, père de Rerir. Ces ancêtres régnaient sur ce qu'on appelle maintenant la Franquie, et d'eux descend la maison connue aujourd'hui comme celle des Volsungs. De tous vinrent de nombreuses et fameuses familles. 

    Alors Odin reprit sa route vers le nord, et arriva dans le pays alors nommé Reidgothland. Il y prit possession de tout ce qui lui plaisait. Il y installa pour roi son fils Skjöldr, dont le fils fut Fridleifr, et dont descend la maison des Skjöldungs : ce sont les rois de Danemark. Et le pays qui s'appelait alors Reidgothland est maintenant nommé Jutland.

     

    V

    Il poursuivit au nord, dans le pays de Suède. Le roi en était Gylfi. Lorsque ce roi apprit la venue de ces hommes d'Asie, nommés Æsir, il alla à leur rencontre, et offrit à Odin d'avoir en son royaume le même pouvoir que le sien. Et un tel bien-être suivait toujours ses traces que quelles que fussent les terres qu'il habitasse, on y trouvait bonne saison et paix. Et tous crurent que les Æsir étaient à l'origine de ces bienfaits, car les seigneurs du pays se rendaient bien compte qu'ils étaient différents des autres hommes, à la fois par la beauté et par la sagesse.

     Les champs et les bonnes terres en ce pays semblèrent agréables à Odin, et il choisit pour lui-même l'endroit aujourd'hui connu sous le nom de Sigtuna. Il y établit des chefs à la manière qui prévalait dans Troy. Il instaura douze chefs pour être les juges du peuple et pour évaluer les lois du pays.Et il ordonna aussi toutes les lois ainsi qu'elles avaient été auparavant, à Troie, d'après les coutumes des turcs. Après quoi il se rendit dans le nord, jusqu'à ce qu'il soit arrêté par la mer, dont les hommes pensaient qu'elle faisait tout le tour des terres du monde. Là, il fit son fils roi de ces territoires, qu'on nomme aujourd'hui Norvège. Ce roi fut Saeming, auquel les rois de Norvège font remonter leur lignage, de même que les jarls et autres hommes puissants, ainsi qu'il est dit dans le Háleygjatal. Odin avait aussi avec lui l'un de ses fils, Yngvi, qui fut roi de Suède après lui, et la famille qui en est issue est nommée celle des Ynglings. Les Æsir prirent femme dans le pays, ainsi que certains de leurs fils. Et leur descendance fut si nombreuse qu'en Saxe et dans les régions du nord, ils se répandirent si bien que leur langue, la même que celle des peuples d'Asie, devint la langue native de ces terres. C'est pourquoi les hommes pensent qu'ils peuvent percevoir, d'après les noms de leurs ancêtres qui ont été écrits, que ces noms appartenaient à cette langue, et que les Æsir l'avaient amenées dans les pays du nord, en Norvège et en Suède, au Danemark et en Saxe. Mais en Angleterre, on trouve d'anciennes listes de noms de pays et de lieux qui pourraient montrer que ces noms proviennent d'une autre langue que celle-ci.

     

    Prologue de l'Edda de Snorri

    Le lac Mälar à Sigtuna 

     

    Gylfaginning                                                                                                                                                Gylfaginning

     


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