• Le Sonatorrek

    sonatorrek

     

    Sonatorrek

     

    Le Sonatorrek, généralement traduit par "l'irrémédiable perte des fils", mais qui semble pouvoir se comprendre aussi par "l'impossible vengeance du fils", est un des textes de poésie scaldique les plus célèbres. Dû à Egill Skallagrimsson, il développe ses états d'âme suite à la mort de son fils préféré, Bodvar, tué en mer au cours d'une tempête. Egill commence en honnissant les dieux, Aegir et Ran, tenus pour directement responsables du drame, puis en impute la culpabilité à Odin. En parallèle, il se plaint que son grand deuil l'empêche de composer convenablement, mais termine en remerciant Odin de lui avoir fait don de l'art de la poésie.

    Le Sonatorrek n'appartient pas à l'Edda Poétique, mais se trouve consigné dans la Saga d'Egill Skallagrimsson (chapitre 78).

     

    L'irrémédiable perte des fils

    Egill Skallagrimsson.

     

    Traduction d'après une version anglaise de Hringari Oðinssen trouvée sur le net et à l'aide de la traduction française de Régis Boyer.

     

    1- Une chape de plomb

    Git sur ma langue,

    Je ne peux soulever

    La mesure du chant.

    Le larcin de Vidurr1 

    M'a été retiré,

    Et tout réconfort,

    Des cachettes de l'âme.

     

    2- Ne me vient pas sans peine

    - Le chagrin oppresse

    Ainsi la demeure

    De la pensée -

    L'heureuse découverte

    De l'époux de Frigg

    Autrefois ramenée 

    De Jotunheim2 ,

     

    3- La parfaite 

    Qui fit voguer encore

    Le navire

    De Nökkver3 .

    Le sang du géant4 

    Rugit

    Au pied des portes

    Du hangar à bateau de Nainn5 .

     

    4- L'orgueil de ma maison

    Est abattue à terre

    Comme les arbres des forêts

    Foudroyés par la tempête.

    Quelle joie peut éprouver un homme

    Qui porte au tombeau

    Les membres de ses parents

    Depuis leurs bancs ?

     

    5- Pourtant, il faut d'abord

    Que je parle

    De la mort de ma mère,

    Du décès de mon père.

    La charpente de ma louange

    S'élève du temple des paroles,

    Que les mots embellissent

    De motifs feuillus.

     

    6- Le bouclier de notre famille

    Est largement déchiré ;

    De cruelles vagues ont brisé

    La robuste lignée de mon père.

    Combien large est la brèche,

    Combien vide est la place,

    Que pratiqua la mer

    En ravissant mon fils !

     

    7- La féroce Ran 

    A ravagé autour de moi,

    Tous ceux que j'aimais,

    Elle s'est emparé de leurs dépouilles.

    Rompus sont les cordages

    Qui nous tenaient ensemble,

    Les liens que fermement

    Je gardais en mes mains.

     

    8- Si cette offense

    Par l'épée se dédommageait, 

    C'en serait fini

    Du brasseur de bière6  ;

    Si je pouvais affronter

    Le frère du supplice des vagues6,

    J'irais le combattre, 

    Lui et l'épouse d'Aegir7 .

     

    9- Je n'aurais pas cru

    Avoir la force

    De chercher querelle

    A la meurtrière de mon fils,

    Car aux yeux de tous

    Eclate la vérité :

    Le vieux féal

    N'a plus de descendance.

     

    10- La mer m'a causé

    Grand pillage.

    Il m'est cruel de parler

    De la perte de mes proches.

    Depuis que notre bouclier

    Nous a laissé sans défense,

    Perdu pour nos regards

    Sur les voies lointaines de la mort.

     

    11- Nulle ombre de mauvaise foi,

    Ni de fausseté, jamais,

    N'aurait grandi en mon fils -

    J'en suis certain -,

    Si ce jeune bois

    De bouclier avait durci,

    S'il n'était tombé

    Face au Goth des armées8 .

     

    12- Pour lui, ma parole avait force de loi :

    Il soutenait son père

    Même si tout le monde

    Parlait différemment.

    Plus que tout autre

    Il m'aurait épaulé.

    Il était toujours

    Un bastion sûr.

     

    13- Le souffle

    Du géant9 

    Me rappelle souvent

    L'absence des frères :

    J'y pense

    Quand approche la bataille,

    Je regarde alentours

    Et me dis ceci : 

     

    14- Quel autre compagnon

    Trouverais-je, fidèle

    Pour rester à mes côtés

    Dans les heures de détresse ?

    Lorsque, parmi les perfides,

    Diminuera le nombre de mes amis,

    Et que je devrai fuir,

    Qui couvrira ma retraite ?

     

    15- Il est difficile à trouver,

    Parmi le peuple 

    De la potence d'Elgr10 

    L'homme de confiance,

    Et il est bon pour Hel

    Celui qui trahit sa race

    En vendant pour des anneaux

    Le corps de son frère.

     

    16- Je trouve souvent

    Que qui demande argent...

     

    17- Pas de compensation

    Pour la perte d'un fils ?

    Quelle compensation

    Dédommage une telle mort,

    Sinon d'engendrer

    Un autre garçon

    A même d'être tenu

    Pour l'égal de son frère ?

     

    18- Je ne trouve aucun plaisir

    A la compagnie des hommes :

    Même pacifiques,

    Je les évite.

    A présent mon fils rejoint

    Le palais de Bileygr8 ,

    L'enfant de ma femme

    Retrouve les siens.

     

    19- Mais le seigneur

    Du moût du malt6 

    D'un cœur ferme

    S'oppose à moi ;

    Je ne puis plus

    Maintenir haut

    Le char de l'entendement,

    La proue du sol11 .

     

    20- Depuis que le feu de la fièvre

    Haineusement,

    A ravi mon fils

    A notre monde,

    Sage, il est libre

    Des menaces de la honte

    Et jamais ne le toucha

    La tache de la disgrâce.

     

    21- Je me rappelle

    Du moment où l'ami des Goths8 

    Emporta

    Vers le monde des dieux

    Le frêne de ma lignée,

    Celui qui grandit de moi

    Et de la souche parente

    De ma femme.

     

    22- J'avais de bonnes relations

    Avec le seigneur à la lance8 ,

    J'allais sans peur,

    Plaçant en lui ma foi, 

    Avant que le maître des chariots8 

    Le souverain de la victoire8 ,

    N'eût lacéré

    Notre amitié.

     

    23- A Odin, souverain des dieux

    Et ami de Mimir,

    Je ne sacrifierai donc

    Plus de bon cœur,

    Bien qu'il -je l'ai librement gagné-

    M'ait offert en compensation

    De ma souffrance un don

    Que je tiens pour inégalé.

     

    24- Lui, l'ennemi du Loup,

    Vétéran des batailles,

    M'a fait un don sans défaut,

    Qui est mon art, 

    Et de cette nature

    Qui me permit d'obliger

    Mes ennemis à révéler

    Leurs fourbes traîtrises.

     

    25- A présent, tout devient difficile pour moi,

    Je vois la sœur de Njörvi12 ,

    Ennemi du Double13 ,

    Se tenir sur le cap.

    Pourtant, avec joie,

    D'un cœur gai

    Ne craignant rien,

    J'attendrai la mort.

     

    La Saga d'Egil Skallagrimson

    Egill ramène le corps de son fils Bodvar.
    Bas-relief ornant le tombeau de Grimr le chauve à Borgarnes.

     

    1 : Vidurr : Odin, son larcin : la poésie.
    2 : la poésie
    3 : un des nains qui a emporté l'hydromel poétique avant que Suttungr ne s'en empare.
    4 : la mer (le sang d'Ymir)
    5 : falaise, rocher. La fin de la strophe évoque à la fois l'hydromel et la tempête qui a enlevé son fils à Egill.
    6 : Aegir
    7 : Ran ("pillage"), la déesse qui attire les marins dans ses filets pour les noyer. 
    8 : Odin
    9 : le vent est le souffle du géant Hraelsveg.
    10 : Potence d'Elgr : Yggdrasil. Le peuple d'Odin, les divinités, est ici considéré dans son ensemble comme aussi fourbe que son chef.
    11 : char de l'entendement, proue du sol : la poitrine (ou la tête ?). Egill avoue qu'il a du mal à se redresser, à se tenir droit, courbé par le chagrin.
    12 : la Nuit.
    13 : La Nuit, émanation de la mort et attendant les défunts au bout des terres pour les emmener chez Hel est l'ennemie d'Odin, dieu de vie.

     

     Haustlong                                                                                                             Haustlong 

     


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  • Commentaires

    1
    Irien
    Vendredi 6 Mars 2015 à 18:03

    J'aime beaucoup ce poème...tu as éclairé ma journée :)

    2
    Lundi 9 Mars 2015 à 10:49

    Merci Irien :) 

    J'aurais aimé lui rendre mieux justice. Je crois que je vais le remettre sur le métier.

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